Comment la foi vous est-elle venue ? »

Un jour, cette question a été posée à André Frossard, écrivain, journaliste et chrétien.
L’intéressé avait alors répondu « en entrant dans une église », tout en ajoutant avec malice «  heureusement que je ne suis pas rentré dans une gare, car je serais probablement devenu conducteur de train. »
Je ne poserai donc pas ce genre de question à Guy POCHON  à propos de la photo, car il me dirait sans doute « quand j’ai acheté un appareil photo. » Aux questions simples, il faut     éviter les réponses trop évidentes, et pourquoi pas, imaginer que le destin de Guy, chasseur d’images devant l’éternel, a obéi à des causes plus improbables.
J’ai donc cherché une autre explication, disons, plus métaphysique. Du genre : pour arrêter la fuite du temps. Ce qui n’est peut-être pas faux mais nostalgique. Vous voyez ? Le fameux temps perdu de Proust. Celui qui ne sera plus. Et qui pourrait être quelque part celui de la photographie. Car toute image est indissociable du temps qui passe et qu’elle conserve un peu…. « Demain le temps sera plus vieux. » C’est moins un calambour qu’un constat, n’est-ce pas ?
Hélas, c’est dire aussi que la représentation photographique ne sera jamais tout à fait fidèle au sentiment qui l’a fait naître et  qui a déclanché le petit clic. Mais même dans son imperfection, elle reste une tentative naïve d’éterniser les choses, d’arrêter le temps sur un regard, une lumière, un moment privilégié qui jamais plus ne sera semblable, mais continuera à vivre grâce à elle, comme ces étoiles mortes depuis des millénaires, dont la lumière n’a pas encore fini de voyager vers nous.
La photographie serait donc le temps de ce qui ne sera plus ?
Je connais trop Guy pour me satisfaire de cette première approche et pour ne pas refouiller dans le passé de quelques images en m’interrogeant  à nouveau sur le pourquoi de leur réalisation.
Une  idée me vient brusquement à l’esprit : et si c’était pour le plaisir ?
Et oui ! Peut-être cette proposition apparaîtra-t-elle peu sérieuse ? Mais je n’en éprouve aucune honte. C’est le plaisir qui guide les envies et non le contraire. Je me refuse d’ailleurs à inverser la formule. Le plaisir physique d’exprimer certaines formes, plaisir des lumières, plaisir de composer et de vivre des espaces de rencontres, plaisir des silhouettes, des couleurs, des mots, de l’oreille, du toucher, de la communion…
Et puis, je vois assez bien Guy se protéger de cet instinct grégaire qui empile les estivants sur une plage alors que plus loin le vide est merveilleux. Ce n’est pas un hasard s’il est randonneur. Peut-être est-il aussi adepte des pique-niques bucoliques, des promenades à bicyclette, que sais-je encore ?
« Il fait beau allons au cimetière » disaient les anciens.
Cette phrase n’est-elle pas emblématique, un peu comme une devise de photographe ? N’est-elle pas un joli pied de nez au temps qui glisse entre les doigts, entre les yeux, emportant nos émotions ? Tant qu’un moment d’une vie subsistera dans la mémoire d’une image entr’aperçue, ce moment donnera envie d’en vivre d’autres, pour le plaisir. Il y a des clichés qui me renvoient à des odeurs d’adolescence associées à certains paysages, à des rencontres entre chien et loup…Un portrait qui me rappelle soudain le visage oublié d’une fille qui m’a fait souffrir.
Je sais.
Il y aura toujours la subtile distinction entre travail de commande et travail personnel, entre la photographie mercantile et créative. Il existe les tenants de la photo d’art, ceux de la photo document, ceux de la photo souvenir ou témoignage. Et j’en passe…
« Une sculpture qu’on n’a pas envie de caresser n’est pas une sculpture réussie » disait Brâncusi…Il y a des photos de Guy qu’on a envie de caresser de l’œil.  Et il ne faut pas hésiter à avouer qu’on peut réaliser un travail sérieux dans la joie et le plaisir. « Les paroles s’envolent, les aigris restent ». Je ne sais plus qui a dit ça, Coluche peut-être ? En tout cas, Guy, continue à nous offrir les espaces délicieux et les images mystérieuses de tes photos noir et blanc.
Dis-moi…A partir de quel âge remplace-t-on la passion par le savoir-faire ?
Jamais, dis-tu ?

H.E.