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Le détective privé Block est un guide des recoins sombres. Mais il sait aussi interpréter les morceaux de ciel comme autant d'oracles. Il connaît si bien les hommes, qu'il n'éprouve jamais l'envie de quitter sa ville. S'éloigner des laves de ce volcan, pourrait signer son arrêt de mort. Alors qu'en général, les arrêts de mort, c'est lui qui les délivre.
Né à Marseille en 1956, Marc Spaccesi est l'auteur de deux romans, Marseille-Cassis (prix des marseillais 2004), Dans l'ombre des Magnolias, et de deux recueils de nouvelles.
Je vais faire court. Il aime ça.
Vous ne trouvez pas que le roman se fossilise ? Alors lisez Marc Spaccesi, il a dérobé le feu, avec de la fureur à écrire, de la rage à tenir l’intrigue et le style. L’arbre est sa leçon. Mais pas le petit saule pleureur des villes prisonnier de son collier étrangleur, non, il a un goût animal pour le chêne. Comme lui, il pousse solide et n’hésite pas à aller à la foudre.
COUDE A COUDE
Marc SPACCESI
Un peloton compact patiente en sautillant derrière le ruban. Je me trouve sur la première ligne. C'est pas simple le rôle de favori. Mais pour la gloire, il faut savoir mourir. Avant et pendant la compétition. Je suis préparé comme jamais. Stage en altitude, musculation, foncier, fractionné. Et un sang propre. La machine tourne à plein régime, les pieds imprégnés des tours de piste en tartan. J'aime ce côté forçat dans le sport.
Au coup de starter, en m'élançant dans la boue, j'ai pensé à tous mes sacrifices, et pas des moindres. Il ne faut pas confondre chanson country avec cross country.
J’ai vite fait le trou derrière moi. Mon entraînement repose sur ça : l'explosion. Le cœur abreuve les cellules, les muscles s'occupent du reste. De la haute précision au service du chaos. A la fin de la première boucle du circuit, je compte dix secondes d'avance sur mes poursuivants. Une éternité. A ce niveau, on court en apnée. Le corps entier est dans la zone rouge. On ne réfléchit pas. On souffre. On pense juste à la ligne d'arrivée perdue derrière la colline.
Un bon coureur possède des yeux derrière la tête. Mon poursuivant direct revient fort. Je viens d'en finir avec le deuxième tour. Plus rapide que le précédent. En pensant à la somme d'efforts que ce coureur vient de fournir pour me rejoindre, n'importe qui douterait. J'ai de la haine dans mes réserves. Je n'ai pas baigné dans les courbatures depuis des mois pour lâcher le morceau. Je ne peux pas aller plus vite. Le type oui. Reste à savoir s'il ne s'est pas brûlé pour me rattraper.
Mes pointes ont arraché le sol dans la côte. L'écume a jailli de ma bouche. Un dernier coup de collier dans la descente. Je reprends quelques mètres avant la dernière ligne droite.
Le triomphe, les confettis, et la médaille. Je vois des rangées sombres au bord du parcours, des drapeaux s'agitent. Le coureur m'a rejoint. Nos bras se frôlent, la sueur nous éclabousse. On avance dans une sorte de solidarité obligatoire. La ligne d'arrivée nous aspire. Pas à la même vitesse. Il m'a dépassé. Cinquante centimètres, mais ça suffît pour être champion. Une peau noire recouvre un squelette décharné qui survole la terre, un diable au crâne rasé. Pendant un instant, j'ai avancé dans le silence. Un air glacial glisse sur moi. Puis j'ai entendu les cris, les encouragements, les applaudissements quand le vainqueur s'est cassé en deux pour franchir la ligne d'arrivée.
La solitude du coureur de fond n'existe pas. La détresse oui. Rien n'est comparable à ce goût de défaite quand le reste de votre corps vous demande des comptes. Il y a quelque chose d'irréel qui m'échappe dans la victoire de cet homme. Moi aussi je suis allé racler l'oxygène jusqu'au fond de mes artères, moi aussi, j'ai songé à le tuer quand il m'a doublé. Pourtant nous nous sommes tombés dans les bras. Le frottement de nos maillots m'a électrisé, une onde dévastatrice. Je suis deuxième. Il m'a félicité, chaleureusement. On ne dirait pas qu'il vient de décrocher la lune. Il a serré mes mains contre les siennes. Il a souri.
Quand j'ai vu ses yeux, j'ai compris. Lui, c'est la mort qu'il fuyait.